Les ciné-concerts

Trois ciné-concerts ont été proposés à Saint-Nazaire par le Plumpe Quartet à l'invitation de Version Originale en 2007, 2008 et 2009. L'Aurore de Friedrich W. Murnau (1927), L’Éventail de Lady Wintermere (Ernst Lubitsch, 1925) et Le Cabinet du Docteur Caligari  (Robert Wiene, 1920).

Voir ou revoir des films muets en ciné-concert


Il faut tout d’abord rappeler qu’à l’époque dite du cinéma muet, un pianiste ou un orchestre étaient souvent requis dans la salle pour apporter un habillage sonore aux projections, enchaînant morceaux populaires ou classiques, les compositions originales n’étant pas la règle; sans oublier les « bonimenteurs » qui bruitaient ou commentaient le film en direct. Il s’agissait peut-être de satisfaire un public habitué à des spectacles sonores (opéra, cirque, théâtre) puisqu’alors la technique du son synchronisé n’existait pas.

 

 

On peut donc se demander pourquoi les musiciens réapparaissent aujourd’hui dans les salles pour y interpréter une musique en direct, alors que la contrainte technique n’existe plus et qu’il existe des copies de films muets dotées de son synchronisé. Certains y voient un phénomène de mode résultant d’une tendance à mêler les disciplines, d’autres une nostalgie conduisant à recréer l’atmosphère d’une projection de début XXème siècle. Plus positivement, et au vu du succès grandissant de cette pratique, il faut aussi voir dans les ciné-concerts une occasion pour les cinéphiles d’actualiser une forme de spectacle cinématographique, de motiver un public en jouant avec les moyens du présent. Depuis une bonne vingtaine d’années, on constate que tous les genres sont convoqués : le jazz, la musique soul, la musique classique, la musique électronique..., dans des formations variées (pianiste, accordéoniste en solo, duos, trios...mais aussi orchestres symphoniques) et parfois, pas toujours, avec des noms connus. Marc Olivier Dupin (Salomé de Bryant), Louis Sclavis (Dans la nuit de Vanel) Christian Leroy (Nanouk l’esquimau de Flaherty), Scrach Massive (La glace à 3 faces d’Epstein), Bjurström quintet (Le pirate noir de Parker) ou l’Euphonium big band (La chute de la Maison Usher d’Epstein, La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, The Cameraman de Keaton)... impossible de les citer tous.

 

 

L’exercice n’est pas sans risques : diffuser les films sous cette forme amène à entendre des musiciens qui nous sont contemporains travaillant sur des œuvres de cinéastes aujourd’hui disparus. Et si le but n’est pas de reproduire fidèlement ce qui se déroulait il y a un siècle, un vrai travail d’analyse, de lecture et d’interprétation s’impose à qui va ensuite improviser ou offrir une écriture musicale. D’autre part, quelques écueils sont à éviter, qui ne sont pas propres au ciné-concert (voir certaines musiques de films) : la musique ne saurait être « rapportée », comme à l’époque du ragtime, mais elle doit investir l’image sans sur interprétation, sans sur lignage, sans se vouloir explicative. D’autant que contrairement à ce que l’on en dit, le cinéma à ses débuts était plutôt « sourd » que muet; les films étaient en effet truffés d’évènements « sonores », de sons « visibles » (scènes d’orage, gros plans sur des cloches, sur une horloge, sur des bouches qui crient), qu’un accompagnement musical en live ne doit pas étouffer. La musique n’est pas là pour nourrir un silence (dérangeant ?) de la projection d’un film muet; et on doit pouvoir trouver une dimension de spectacle vivant dans le cinéma-concert.

 

 

C’est dans cet esprit que Version Originale, en partenariat avec l’École Nationale de Musique de Saint-Nazaire, s’est adressée à une jeune formation de musique de chambre, lui proposant d’inventer et présenter en live un accompagnement de L’Aurore de Murnau : Chloé Boursicot à la clarinette, Paul Colomb au violoncelle, Amandine Mercier au piano et Théo Portais au violon.

 

 

Nous pourrons donc partager avec les musiciens les émotions et les interrogations qui les ont guidés dans leur travail de création et échanger sur la « légitimité » d’une telle démarche.

 

Myriam Chédotal • VO

 

L'Aurore ☉ Friedrich Wilhem Murnau


Un jeune quatuor de musique de chambre

 

Ils ont entre 17 et 20 ans et se sont connus à l‘école de musique de Saint-Nazaire : Amandine Mercier la pianiste, Chloé Boursicot la clarinettiste, Paul Colomb le violoncelliste et Théo Portais le violoniste. Le jeudi 15 mars 2006, ils vont accompagner la projection d’un film muet : l’Aurore de Murnau. Une première pour eux et pour les spectateurs nazairiens.

 

Cette année, leurs activités respectives les ont séparés. Théo fréquente le conservatoire de Nantes, Amandine suit des cours de musique à Nantes et à Rennes, Chloé étudie la musicologie à la Sorbonne et Paul est encore lycéen. Mais après avoir découvert le plaisir de jouer ensemble, ils entendaient bien continuer à travailler la musique de chambre, si possible en quatuor et monter des projets...La proposition de Version originale qui cherchait des musiciens pour accompagner le film l’Aurore comme à l’époque du cinéma muet les a tout de suite accrochés. “C’était un travail entièrement nouveau, c’est ce qui nous a séduit”. “L’intérêt est d’associer l’image et la musique”. Pas évident pourtant de s’attaquer à cet exercice. Ils ont travaillé pendant deux mois, le vendredi après- midi et le samedi. Après avoir visionné le film, ils ont choisi les musiques en fonction du répertoire qu’ils connaissent. Un choix très éclectique dans toutes les époques classiques : Schönberg, Chostakovitch, Mozart, Bach, Schubert, Chopin mais aussi de la musique traditionnelle Klezmer, du blues et peut être même du tango... Le plus difficile a ensuite été de caler la musique sur les images. “C’est un minutage très précis surtout pour passer d’une musique à l’autre”. “Un travail monstrueux” avoue Amandine. “Et tout ça pour jouer une seule soirée”.

Renée Cadilhon • Interview  VO

L’Éventail de Lady Wintermere ☉ Ernst Lubitsch


Quand la musique se fait panoramique...

 

Les techniques de restauration de films permettent aujourd’hui de ressortir des trésors de leurs boîtes et de rediffuser des films muets dans des conditions confortables, soit avec des copies sonorisées, soit en ciné-concert..

 

De plus en plus de festivals, de salles d’art et essai, d’associations cinéphiles, « commandent » un accompagnement en live à des musiciens (classique, électro, jazz...). L’idée étant le plus souvent d’aller au- delà d’une simple mise en musique (ou d’une illustration), d’ouvrir un espace de dialogue entre image et musique, de favoriser autour des films un élan de création, qui permette d’offrir un véritable spectacle.

 

C’est dans cet esprit, de recherche et de création, que VO avait proposé l’an dernier, en partenariat avec l’Ecole Nationale de Musique, une projection de L’Aurore de Murnau, Créé à Saint-Nazaire avec une formation de musique de chambre, ce spectacle a tourné avec succès dans 6 autres salles du département. C’est donc très «naturellement» que Version Originale s’est de nouveau adressée au Plumpe Quartet pour renouveler l’expérience d’un ciné-concert, en programmant cette saison L’éventail de Lady Windermere de Lubitsch, un film de 1925. Restauré et remis en circulation depuis 2007, le film sera projeté à Cinéville en pellicule et sur grand écran, en séance unique, avec les musiciens dans la salle.

 

Autour d’une oeuvre où se mêlent finement drame et comédie, nous pouvons déjà parier que les talents de composition, d’arrangement et d’improvisation de notre quartet préféré sauront une fois encore séduire le public. Ils ont déjà montré combien il savaient instaurer une véritable dramaturgie musicale autour d’un film, en restant ouverts à l’imprévu. Puisant dans leurs très larges répertoires respectifs, ils nous feront entendre cette année Poulenc, Stravinsky ou Milhau, mais aussi Joplin ou Piazzola...

 

Ce sera donc musicalement très panoramique. Et l’ humour ne leur faisant pas défaut, on peut d’ores et déjà s’attendre à ce que Chloé, Amandine, Paul et Théo, dans leur joyeuse complicité créative, nous réservent quelques surprises ce jeudi 10 avril .

 

La projection sera suivie pour ceux qui le souhaitent d’un échange entre les musiciens et le public, dans la salle puis dans le hall autour du traditionnel pot VO .

 

Myriam Chedotal • VO

 

 

 

Le Cabinet du docteur Caligari ☉ Robert Wiene


« Il y a des fantômes... Ils rôdent autour de nous, partout. »

Avec ce premier intertitre, le ton est donné. L’histoire qu’on va nous raconter peut se teinter de réalisme - elle est inspirée de faits divers-, mais c’est sur un mode complètement hallucinatoire et fantastique qu’on va nous la livrer.
Devenu une œuvre « phare » de l’expressionnisme cinématographique allemand, Le Cabinet du Docteur Caligari se distingue par un scénario labyrinthique et plein de retournements, des décors extravagants (superbes toiles peintes par des artistes du groupe Der Sturm), une ambiance inquiétante et onirique. L’atmosphère et les couleurs ne sont pas sans rappeler celles, aujourd’hui, des films de Tim Burton.

 

Il reste donc à se jouer des discordances totales et volontaires avec le réel que nous imposent les images et les personnages. A se laisser embarquer dans un thriller où tout se structure autour d’une triple interrogation : qui est fou ? Qui rêve ? Qui dit la vérité ?

 

Lors de la projection en ciné-concert avec le Plumpe Quartet, le film de Robert Wiene est soutenu par des extraits musicaux empruntés pour l’essentiel à des compositeurs du XXème siècle (Schönberg, Chostakovitch, Ligeti, Berio, Martinu...). Les musiciens veillent à ne pas surligner les aspects surréels ou fantastiques du récit, ceux-ci étant suffisamment amplifiés par les décors et les maquillages. Ils relèvent et développent en revanche certains thèmes liés à des situations récurrentes ou à l’état d’esprit des personnages, nous livrant ainsi malicieusement de possibles indices, sans jamais toutefois déflorer la résolution de l’énigme. En jouant sur l’accumulation ou la superposition de certaines pièces et extraits, le quatuor adoucit le découpage un peu sec du film (prologue, actes, épilogue), et rétablit subtilement la continuité dramatique du récit avant le retournement final.

 

Myriam Chédotal • VO