Femmes en Noir et Blanc

week-end thématique ☉ 12, 13 et 14 janvier 2007 à Cinéville

Retour au sommet de l’art cinématographique, avec trois chefs d’œuvre :

Jour de Colère de Carl Dreyer (1943)

La vie d’O Haru femme galante, de Kenzi Mizoguchi (1952)

Laura d’Otto Preminger (1944).


 

 

Trois cinéastes, un Danois, un Japonais et un Américain du Nord, trois visions du monde et trois écritures différentes pour un même thème : le destin d’une femme, détruite ou tuée parce qu’elle est une femme.

Au Danemark en 1623, la vieille Marte, parce qu’elle est considérée comme sorcière et la jeune Anne soupçonnée d’adultère, sont toutes deux victimes du fanatisme religieux.
Dans le Japon du XVIIème siècle, Oharu, fille de samouraï, est condamnée à la prostitution et à la mendicité pour avoir aimé un homme d’une caste inférieure.

Dans la grande bourgeoisie américaine du début des années 40, Laura, la séduction même, a-t-elle été assassinée ou non ? Est-elle victime, coupable ou simplement responsable et de quoi ?

Chez Dreyer et Mizoguchi, une austérité voulue décuple la force d’une critique radicale de l’oppression des femmes. Chez Preminger, d’une façon plus ludique, la virtuosité du récit illustre au contraire l’enchevêtrement de l’innocence et de la perversité, de la vérité, de l’illusion et du mensonge, dans les regards croisés des uns sur les autres.

Jeux infinis de l’ombre et de la lumière sur les visages et les décors : ces trois films en noir et blanc ont chacun un rythme, un espace et une ambiance propres venus de la culture de leur auteur, qui aboutissent à une forme d’universel par la rigueur de la mise en scène ; ce sont de purs poèmes autant qu’une réflexion aiguë sur la libre disposition et la responsabilité de soi-même.

 

 



Jour de Colère

de Carl Dreyer • Danemark • 1943 • 1h32


En 1623, dans un village du Danemark, le pasteur Absalon vit avec sa mère, Merete, et sa seconde épouse, Anne, qu'il a recueillie. Celle-ci ignore tout de ses origines et n'a jamais éprouvé les soubresauts de l'amour. L'irruption presque simultanée dans leur demeure de Martin, le fils qu'Absalon a eu d'un premier lit, et de la vieille Marte Herlofs, accusée de sorcellerie, qui a bien connu la mère d'Anne, va bouleverser la vie de la jeune femme.

 


Quand Dreyer tourne au Danemark en 44 jours Jour de Colère, cela fait 11 ans qu’il n’a pas mis en scène de long-métrages. Après l’échec commercial de son premier film parlant, Vampyr, qu’il a produit lui-même à Paris en 1932 et qui suit de près le succès en 1928 de La Passion de Jeanne d’Arc, la critique et la profession le classent parmi les artistes du cinéma muet qui ne pourront jamais s’adapter au parlant.

 

Il retourne au journalisme, son premier métier, qui ne déplaît pas à son esprit précis, observateur et méticuleux. Revenu dans son pays qui sera bientôt occupé et qui va résister aux Nazis par une désobéissance civile généralisée, il crée, grâce à l’appui d’un livre sur les 10 films qu’il a déjà réalisés, Jour de Colère, ce nouveau chef-d’œuvre qui est la charge la plus violente et la plus subtile qui soit contre le fanatisme religieux : c’est un nouvel échec et il devra attendre 13 ans pour tourner Ordet en 1955, considéré comme une de ses œuvres les plus abouties au même titre que de La Passion de Jeanne d’Arc et Jour de Colère.

 

En 1964, pour la sortie de Gertrud, il est fêté par les réalisateurs français et notamment Godard et Truffaut, dont il dira «J’aime bien la Nouvelle Vague. Mais j’ai le sentiment que cette vague retournera à la mer... A moins que cela ne provoque l’apparition d’autres vagues ».

 

Avec Jour de Colère, Dreyer persiste dans sa méthode qui a fait la force de La Passion de Jeanne d’Arc : interdire à ses comédiens et surtout à ses comédiennes tout maquillage. Il venait le vérifier tous les matins sur le visage de Lisbeth Movin, la jeune actrice qui n’avait pas fini ses études d’art dramatique quand il l’a choisie pour jouer le rôle d’Anna, l’épouse du vieux pasteur Absalon qui finira accusée de sorcellerie.

 

Lisbeth Movin explique : « En fait il maquillait les acteurs avec son éclairage » C’est ainsi qu’il amène le spectateur à «vivre les états d’âme» de ses personnages, puisque, disait-il en bon luthérien, « les gens évitent de montrer ce qui les ravage intérieurement ». Ce maquillage-là ne cache pas, il dévoile avec autant de force que de pudeur.

 

Robert de Choiseul • VO


La vie d’O Haru femme galante

Kenzi Mizoguchi • Japon • 1952 •  2h16

 

 

 

 

 

Une vieille prostituée évoque sa vie qui fut une série de tragédies. Jeune, elle a aimé un homme de condition inférieure. Cette relation provoqua son expulsion de la cité impériale.

 


La projection de La Vie d'O Haru femme galante, vendredi 12 janvier à 20h sera suivie d’un débat avec Roland Michon, Maître de conférence en Études cinématographiques, au département des Arts de l’université de Rennes II.

 

Après avoir suivi des études de philosophie, Roland Michon a rédigé une thèse d’études cinématographiques en sémiologie, Paris III, la Sorbonne sous la direction de Christian Metz. Il est également réalisateur et producteur pour la télévision française.

 

A propos de Kenji Mizoguchi

Mizoguchi sur le tournage de La Fête de Gion (1953)
Mizoguchi sur le tournage de La Fête de Gion (1953)

 

Kenji Mizoguchi est né en 1898, dans le Tokyo populaire. Son père menuisier-charpentier, aux ambitions entrepreunariales, est ruiné par la crise de 1904 qui succède à la guerre Russo-japonaise. La famille s’installe alors dans un quartier prolétaire, peuplé de geishas, d’acteurs de théâtre et de petits commerçants de tout acabit. Le père, violent martyrise son épouse et vend sa fille comme Geisha, à l’age de 14 ans. A la mort de sa mère, en 1915, il s’installe à Kobe et travaille comme dessinateur publicitaire dans un journal local, là il fréquente des cercles littéraires, publie quelques poèmes, participe à une insurrection à caractère révolutionnaire en 1918.

 

S’en suit une période d’incertitude, marquée par son retour à Tokyo; aidé par un ancien camarade d’école, il fait quelques apparitions comme acteur pour le studio Nikkatsu, puis passe à la réalisation, d’abord en tant qu’assistant, puis comme réalisateur pour un premier film censuré à l’époque, en 1922 : Le Jour ou l’amour revint.

 

A partir de cette date, il tourne un grand nombre de films, perdus pour la plupart, adaptations littéraires vite faits, et remakes de films expressionnistes allemands bon marché. Il dit lui-même qu’il n’a vraiment commencé à faire des films sérieusement qu’avec Les Sœurs de Gion (1936), qui connut un grand succès populaire. Malgré une petite concession pendant la guerre aux films de propagande, pour éviter la prison, son œuvre est entièrement marquée par un refus de la folie totalitaire, très empreinte de préoccupations sociales, voire socialisante et principalement consacrée à une réflexion sur la femme, dont il perçoit de façon très aiguë et très contemporaine, dans sa propre culture, le statut nouveau : femmes déchirées entre sentiments et désirs, entre obligations morales et contraintes sociales.

 

Des films tels que La Victoire des femmes (1946), Cinq Femmes autour d’Utamaro (1946), Le Destin de Madame Yuki (1950), Miss Oyu (1951), La Dame de Musashino (1951), La Vie d’Oharu femme galante (1951) en sont des illustrations brillantes. Le cinéaste et critique Jacques Rivette, fera découvrir Mizoguchi en Europe, avec ce film, l’un des trente que l’histoire aura sauvé sur les 89 qu’il aura tournés, avant qu’il ne s’éteigne à Kyoto à l’âge de 58 ans d’une leucémie.

 

Il est à ce jour considéré comme un des maîtres du cinéma japonais, aux cotés de Kurosawa, Ozu et Mikio Naruse. Une anecdote, le film La Vie d’Oharu femme galante est adapté du roman de 1686 de Saikaku Ihara La Vie d’une femme amoureuse. Tourné dans les conditions d’un film à « petit budget », dans un hangar, proche d’une gare (la production n’avait pas trouvé mieux), il était interrompu quasiment entre chaque prise au passage de trains, dramatique lorsque l’on connaît le goût de Mizoguchi pour les plans séquences ! Quelques mois plus tard, le même hangar servira de studio pour le film de Joseph Von Sternberg La fièvre d’Anathan.

Roland Michon

 

 

 

 

Le coin des Bouquins

Douchet Jean, Connaissance de Kenji Mizoguchi, Documentation FFCC2, 1965

Mesnil Michel. Mizoguchi. Cinéma d’aujourd’hui, N° 31, Seghers, 1965

Serceau Daniel, Mizoguchi : de la révolte aux songes. Paris. Ed Le Cerf, coll 7ème Art

Yoda Yoshikata, Souvenirs de Kenji Mizoguchi, Petite bibliothéque des Cahiers, Cahiers du Cinéma, 1997


Laura

Otto Preminger • Etats-Unis • 1944 • 1h28

 

 

Qui a tué Laura Hunt, une ravissante jeune femme qui doit une partie de sa notoriété au chroniqueur Waldo Lydecker ? L'inspecteur Mark McPherson mène l'enquête et interroge notamment Lydecker, qui considère Laura non seulement comme sa création, mais aussi comme un être lui appartenant.


Laura appartient au genre des films noirs. Une enquête policière tournée en noir et blanc avec un meurtre, des suspects, un flic et bien sûr la femme fatale.

 

Laura est à la fois une énigme originale et un drame psychologique. Laura, petite dessinatrice, deviendra, grâce à la prise en main d’un chroniqueur célèbre Waldo Lydecker, une femme du monde enviée et admirée.

 

Pourtant cette personnalité si brillante et si belle nous glace. Distante et figée, elle semble momifiée dans le rôle que lui a donné Lydecker. Aliénée par ce que son protecteur a fait d’elle, elle s’avère incapable de se libérer de cette emprise. Elle tentera de le faire mais à quel prix !

 

Chaque personnage a sa part d’ombre et le suspense fonctionne jusqu’au bout. Laura n’est qu’une image mais elle fascine terriblement, Le tableau qui la représente ne cesse d’envahir l’écran et de nous envahir aussi. Laura morte, il ne sera encore question que d’elle.

 

Presque toutes les scènes sont tournées en intérieur. Les images en noir et blanc sont très belles et la lumière y joue un rôle essentiel. Pourquoi avoir rattaché ce film à une thématique qui a choisi des héroïnes féminines face à un destin qui les écrase ? Parce que, même si Laura réussit sa carrière et devient riche et admirée, elle est amputée de l’essentiel, la liberté et la capacité de choisir une relation affective vraie. La capacité tout simplement à aimer.

 

Hélène Le Guével • VO