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L'Enfance d'Ivan

Andreï Tarkovski • URSS • 1962 • 1h35

 

Lion d'or à la Mostra de Venise 1962

 

Orphelin depuis l’assassinat de sa famille par les nazis, Ivan, douze ans, est devenu éclaireur au sein de l’armée soviétique.

 

 

 

Andreï Tarkovski (1932-1986) est un des cinéastes russes les plus connus, sa filmographie a marqué l'histoire du cinéma. En 24 ans (1962-1986) il aura réalisé 7 films. Cette production réduite s'explique doublement : par sa façon de travailler en profondeur qui nécessite beaucoup de temps et par toutes les tracasseries administratives auxquelles il a dû faire face. On est frappé, en lisant son journal, par la quantité de projets avortés, mais Tarkovski ne lâchera rien, il arrivera à travailler librement dans un cadre contraint jusqu'à l'exil forcé. Ses deux derniers films seront réalisés hors de l'union soviétique . Pour les soviétiques Tarkovski est une épine dans le pied : il est reconnu (L'Enfance d'Ivan obtient le Lion d'or au festival de Venise) mais il ne répond pas à ce qu'on attend de lui. Sa vision est aux antipodes de l'idéologie soviétique. Ce qui l'intéresse ne relève pas de la politique mais de la métaphysique.

 

L'Enfance d'Ivan (1962) sera son premier long métrage. Ce film est tiré d'une nouvelle de Bogomolov qui racontait la vie quotidienne au front lors de la seconde guerre mondiale. Mosfilms  pense  film de guerre tragique  et confie le film à un premier réalisateur qui ne donne pas satisfaction. On lui retire le film alors que la moitié du budget a été dépensée. Mosfilms propose alors au jeune Tarkovski qui vient de terminer ses études de cinéma de reprendre le projet. Tarkovski accepte, même avec un budget réduit et à la seule condition de réécrire complètement le scénario avec un nouveau casting. A vous de juger si, ce film que vous allez voir, est un film de guerre tragique. C'est la seule fois où Tarkovski partira d'un projet qui n'était pas de lui. Il saura y inscrire sa vision du cinéma.

 

Ivan, jeune orphelin d'une dizaine d'année remplit les missions de renseignements derrière les lignes allemandes.

 

Le film de Tarkovski est structuré autour de quatre séquences oniriques. La mise en images des rêves, cauchemars, angoisses et émotions sensorielles d'Ivan, nous permet de ressentir en profondeur et de l'intérieur ce qu'est devenu cet enfant détruit par la guerre. Ce qui intéresse Tarkovski c'est la personnalité de l'enfant qui livre un combat intérieur contre ses angoisses de mort. Jean-Paul Sartre qui défendait le film a écrit: « Un des plus beaux films qu'il m'ait été donné de voir au cours de ces dernières années » ; et il parlait en nommant Ivan de « monstre parfait que l'ennemi a radicalisé ». Tarkovski n'était pas trop d'accord avec une interprétation idéologique de son film. On pourrait parler plutôt  d'un enfant qui a perdu l'innocence et qui n'est habité que par l'esprit de vengeance.

 

Les parties oniriques sont lumineuses et permettent une respiration dans la narration.

 

Dès ce premier film on rencontre le Tarkovski des œuvres à venir, dans sa façon de filmer avec des mouvements de caméra amples, le choix de plans longs qui donnent une place au temps, l'importance des sensations, de l'eau, de la terre, le rapport poétique au réel, le recours à la citation culturelle. Toutes ces caractéristiques reviendront amplifiées dans ses autres œuvres et participeront  au jugement de grand réalisateur qu'il est devenu.

 

Hélène Le Guével

 

L’Éventail de Lady Windermere

Ernst Lubitsch ☉ Etats-Unis ☉ 1925 ☉ 1h26 ☉ N&B

A peine arrivé aux Etats-Unis en 1923, Lubitsch se lance dans l’adaptation d’une comédie de l’écrivain irlandais Oscar Wilde Lady Windermere‘s fan et réalise ainsi en 1925 une des plus belles comédies du muet.
En 85 minutes, Lubitsch nous donne une leçon de cinéma magistrale : la comédie d’Oscar Wilde, un peu bavarde, devient un véritable chef d’œuvre cinématographique. Lubitsch a su à travers le rythme, le décor, la mise en scène, le jeu des acteurs donner à voir une critique sévère de la société londonienne, où tout est apparence et dissimulation. Comment rendre ridicule une déclaration d’amour ? Dans une très belle scène où Lady Windermere et Lord Darlington, son soupirant, sont « écrasés » par le salon trop grand, assis sur deux chaises éloignées, ne se regardent pas. La mise en scène donne à voir le quiproquo.

 

Les accessoires participent à la fluidité de l’histoire, à la progression de l’intrigue : les enveloppes, les cigares, les sonnettes, l’éventail. Le jeu des mains est très subtil : gros plans, sur la main qui « aide » à cacher une lettre, sur la main que « l’on repousse » dans le jardin, sur la main qui « intrigue » avec tous ces bijoux !

 

Lubitsch bouscule les conventions sociales en mettant en scène une femme qui « fume » comme les hommes, qui décide de sa vie et prend les initiatives les plus généreuses et désintéressées. L’actrice qui assume le rôle d’intrigante, Irene Rich, a su moduler son personnage oscillant entre la femme entretenue et la mère vertueuse. Qui peut résister aux larmes discrètes d’une mère non reconnue ?

 

La jeune Lady Windermere, May McAvoy, autour de laquelle s’organise l’intrigue est d’une beauté sans artifice ; frêle, presque enfantine, elle peut devenir une jeune femme intrigante et manipulatrice.
Que dire des trois commères qui susurrent des atrocités sur le dos de Mme Erlynne, la femme « aux mœurs légères » ? Elles se transforment en brochette de vieilles « pies » ridiculisées par le jeu du montage qui donne à voir au final un plan avec trois têtes coupées en bas du cadre !

 

A l’issue d’une suite de retournements rocambolesques, le personnage que la morale condamne se révèle le seul être libre .
L’éventail est un vrai bonheur cinématographique : tout fonctionne, cadre, plan, hors champ, décor, jeu d’acteur . Quelle « touch » !

Martine Jéhanno • VO