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Une Famille heureuse

Nana Ekvtimishvili, Simon Groß Géorgien, Allemagne, France • 2017 • 1h59

 

 

Professeure dans un lycée de Tbilissi, Manana est mariée depuis 25 ans à Soso. Ensemble, ils partagent leur appartement avec les parents de Manana, leurs deux enfants et leur gendre. Une famille en apparence heureuse et soudée jusqu'à ce qu'à la surprise de tous, Manana annonce au soir de son 52ème anniversaire sa décision de quitter le domicile conjugal pour s’installer seule.


Nous avons peu l’occasion de voir du cinéma géorgien,  le festival de La Rochelle lui a souvent offert une large place : 20 films en 1987 et une dizaine sur la Géorgie  aujourd’hui en 2014. Le réalisateur géorgien le plus connu est sans doute Otar Iosseliani.  On a pu y voir le premier long métrage réalisé par le duo Nana Ekvtimishvili et Simon Grob : Eka et Natia chronique d’une jeunesse géorgienne (Festival de Berlin 2013). Ce film abordait déjà la question de la place des femmes au sein de la société géorgienne postsoviétique.

 

Une famille heureuse, deuxième long métrage de ces deux réalisateurs, aborde la question de la liberté et du choix en plaçant comme personnage principal une femme d’âge mûr, Manana, qui décide de quitter sa famille après 25 ans de mariage, mari, enfants, parents pour aller vivre seule, en dépit du jugement social et familial. Manana ne s’enfuit pas pour cause de maltraitance, aucune dramatisation, elle part pour se retrouver, pour respirer.

 

Les réalisateurs réussissent très bien à nous faire ressentir ses sentiments, non pas à travers des mots, mais à travers le traitement de l’espace. Deux lieux de vie s’opposent : l’appartement familial, plein dans tous les sens du terme, meubles, objets, personnes qui se cognent, bruits de voix, conflits de vie quotidienne… et l’appartement que va louer Manana quand elle va quitter sa famille. Il est vide de meubles, de bruits, de gens. On y écoute de la musique classique et on y entend aussi le bruissement des feuilles par la fenêtre. Une solitude goûtée, un éloge à la liberté. Manana va reprendre le contrôle de son existence envers et contre sa famille et son entourage. Mais la famille reste omniprésente. La narration du récit est chronologique, la mise en scène est fluide, construite à partir de plans séquences entrecoupés d’ellipses bien choisies. La musique joue un rôle important avec l’introduction de chansons intégrées dans l’intrigue et chantées par les acteurs, ce sont de très beaux moments justifiés. Le personnage principal : Ia Shugliashvili nous offre une très belle prestation d’actrice. Ce film, au titre doucement ironique,  pose de nombreuses questions sur l’usure du couple, la vie en famille, le fait d’accepter ou pas la norme et les codes sociaux. C’est un film drôle et sérieux, sensible et subtil, un beau portrait de femme.

 

Hélène Le Guével • VO

 


Félicité

Alain Gomis • Belgique, France, Sénégal •  2017 • 2h03

Félicité, libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand son fils de 14 ans est victime d'un accident de moto. Pour le sauver, elle se lance dans une course effrénée à travers les rues d'une Kinshasa électrique, un monde de musique et de rêves. Ses chemins croisent ceux de Tabu.


Des nouvelles d'Afrique : dessiller notre regard

 

En douze ans d'existence, VO a eu peu d'occasions de programmer des films africains, du moins de l'Afrique sub-saharienne. Des raisons à ça bien sûr : à Nantes, le Festival des 3 Continents lui-même peine à trouver pour sa compétition des films de cet endroit du monde. Il faut dire que le cinéma subsaharien est à l'agonie : le moindre département français compte autant de salles que dans l'ensemble de cette partie de l'Afrique.


Ces images nous manquent, manquent à notre géographie personnelle, à notre paysage mental façonné, formaté par celles venues, jusqu'à saturation, des Etats-Unis qui imposent leurs modèles, leurs manières, leurs codes, aimantent notre regard quoi qu'on en ait, produisant un déséquilibre important dans notre appréhension, dans notre perception du monde : nous ne savons plus regarder l'Afrique autrement que par les clichés fabriqués à la hâte par les médias, les nôtres.


Il existe, en outre, un piège avec les films d'autres cultures : celui de l'exotisme qu'on est tenté d'y chercher au détriment de l'œuvre elle-même, y apposant de surcroît une grille sociologique, politique. Regarde-t-on un film algérien, tunisien, africain en général, qu'on lui appliquera le regard politique, sociologique, signifiant, forcément signifiant et édifiant, généralisant, qu'on ne posera pas sur un film japonais ou allemand ou états-unien dont on cherchera non la généralité mais au contraire la singularité : la puissance d'un style. Regard biaisé. Regard impérialiste ?


Félicité vient donc nous apporter des nouvelles de l'Afrique. On arguera que Gomis, franco-sénagalais, est né en France, y a fait ses études, y vit. Qu'importe : c'est bien de l'Afrique dont il est question là, filmée de l'intérieur, sans bienveillance non plus que de regard accusateur ou condescendant. De plain-pied, à hauteur d'hommes et de femmes d'Afrique. Et avec la manière personnelle d'un grand réalisateur.


Félicité est le prénom du personnage principal du film (on apprendra au cours du film pourquoi ce prénom : il a son importance), chanteuse dans un bar le soir. Elle en est l'étoile irradiante, la figure centrale, celle autour de laquelle tourne la caméra qui ne la quitte pas : Félicité habite le film. Personnage mal aimable, « fleur de ronce » dit d'elle un des personnages, mais pourvue d'une incroyable énergie, d'une incroyable volonté de vivre, de vivre libre.


Avec beaucoup d'intelligence et de sensibilité, Félicité mêle plusieurs registres narratifs (fiction, documentaire, poésie) où image, son et musique s'entremêlent, accompagnent en même temps qu'ils tissent le récit, épousant, quelques jours durant, le parcours labyrinthique de Félicité. Alain Gomis construit son propos avec rigueur en suivant la trajectoire d’un personnage complexe le temps d’un méchant accident de scooter qui conduit le fils ensanglanté de Félicité à l'hôpital. C'est à une immersion, tantôt suffocante, tantôt apaisée et radieuse, dans les arcanes de la société de Kinshasa où la réalité la plus âpre et la poésie la plus lyrique se côtoient et s'entrechoquent, à laquelle les spectateurs sont conviés.


Favorisées par les ellipses du récit, des zones d’ombre subsistent. Oui, mais tant mieux : ce sont ces questions, ces irrésolutions qui tendent le film, nous interrogent, nous obligent aussi à construire ce que nous voyons, à reconsidérer parfois notre point de vue, à réexaminer ce qu'on pense avoir vu, oscillant entre rêves et réalité, entre fiction et documentaire, entre lumière aveuglante et ténèbres soyeuses. Alain Gomis, en s'adressant à la fois à notre sensibilité et à notre intelligence, sans angélisme ni démagogie, usant des moyens propres du cinéma, nous invite, pour qui refuse d'être seulement un "conso-mateur" d'images frelatées, à une expérience trop rare : la félicité, justement.


Il faut bien sûr évoquer la musique qui contribue grandement à la réussite de ce film. On s'attendrait à y trouver du jazz, du free de préférence, du Coltrane, cette rage, cette furie et en même temps cette maîtrise qui conviendrait si bien au personnage de Félicité. Ce n'est pourtant pas du jazz qu'on entend. On ne le regrette pas. Deux types de musique accompagnent en effet la quête de Félicité : au premier chef les chansons qu'elle interprète, musique bigarrée, joyeuse ou mélancolique, prenante, incroyablement, jouée par le groupe congolais présent à l'écran, les Kasaï Allstars, soit un versant populaire, mix de modernité et de traditions. Et, plus surprenante, ménageant des moments d'une grâce, d'une émotion rares, au travers de la présence à l'écran de musiciens de l'orchestre symphonique de Kinshasa, celle du compositeur estonien, Arvo Part, soit le classique le plus contemporain, le plus minimaliste. L'alliance donc, subtile et mesurée, entre la culture populaire et une autre plus cérébrale, entre le chaud et le froid. Mais sans une once de tiédeur.
Impossible, enfin, de passer sous silence la performance de l'actrice principale, Vero Tsanda Beya, une quasi amatrice, qui prête son visage, son corps, sa voix (même si les chants sont en réalité interprétés par une autre) au personnage de Félicité, emplissant l'écran de son humanité, imposant sa présence, mélange impressionnant de force et de vulnérabilité.
Alain Gomis, après L'Afrance (2001), Andalucia (2008), Aujourd'hui (2013) semble avoir trouvé sa manière, son écriture, sa voix, témoignant avec Félicité de la maturité, de la force d'évocation d'un cinéma dont on attend déjà, impatient et curieux, le prochain opus.


Ce film-là ne laisse pas indifférent, nous emmenant dans des territoires cinématographiques où on n'imaginait pas être conduits et d'où on ressort subjugués, éblouis. On avait besoin de Félicité et on ne le savait pas.

 

commentaire VO

 


La Fièvre dans le sang ☉ Splendor in the grass

Elia Kazan • Etats-Unis •  1962 • 2h05

 

En 1929, dans une petite ville du Kansas, Bud, fils d'un riche propriétaire, et Deanie, fille d'un petit actionnaire, s'aiment passionnément et songent à se marier. Mais les

préjugés sont trop forts, et leurs parents s'opposent à cette union...

 


La Fièvre dans le sang a été programmé en 2008 dans le cadre d'un week-end consacré au cinéma d'Elia Kazan avec deux autres films :  L'Arrangement et Les Visiteurs, tous trois présentés par Guy Fillion

Les trois films présentés au cours de ce “week-end Kazan” ont été choisis parce qu’ils ne sont par forcément les plus connus de l’auteur et parce qu’ils représentent, dans sa dernière période de création, trois approches cinématographiques différentes : un film apparemment conventionnel, traité comme tel au début mais poussé au-delà de la convention (La Fièvre dans le sang, 1961), un film hollywoodien qui par les moyens mis en œuvre veut faire oublier qu’il est l’adaptation d’un roman (de Kazan lui-même) (L’Arrangement, 1969) et un film modeste par son budget et ses moyens techniques mais pas pour autant anodin (Les Visiteurs, 1972). Trois approches différentes mais qui, à notre avis, offrent une entrée assez complète dans l’univers de cet auteur important.

Guy Fillion

 



Fleurs de Sureau    ☉    Holunderblüte

Volker Koepp, 1h30, Allemagne, 2008

 

Le documentaire, proposé pour mettre en lumière la leçon de cinéma, est le troisième volet de Elégie de la Sarmatie, tétralogie de huit heures, réalisée par Volker Koepp.

 

Non, ne vous précipitez pas sur votre atlas ou  google map, la Sarmatie n’existe pas ! Certes on trouve quelques allusions aux Sarmates dans les écrits d’Hérodote et de Strabon mais cela reste bien vague et bien  ancien.

Tout l’art de Volker Koepp est de donner vie  à un espace symbolique de notre Histoire  européenne : depuis 40 ans il arpente avec sa caméra un territoire entre la Baltique et la mer Noire, en quelque sorte, centre géographique de l’Europe et aussi témoin des aléas de l’Histoire. En parcourant ces paysages hantés et en prenant le temps de la rencontre avec les habitants, il questionne notre rapport à la frontière, à l’autre.  Tout ce cheminement se fait avec beaucoup d’élégance, et  de poésie,  à l’ombre tutélaire du poète Johannes Bobrowski.

 

Dans le premier film (1995) le  cinéaste  part à la rencontre des habitants de Kaliningrad, dans le second (1999) il s’arrête à Tchernowitz (aujourd’hui ukrainienne) et met en lumière M. Zwilling et Mme Zuckermann, derniers juifs de cette ville. Dans le troisième film, celui qui  nous découvrons ce soir, il revient dans l’oblast de Kaliningrad et  pose sa caméra à Castellovo, sur les enfants du village, livrés à eux mêmes en quelque sorte… Le  dernier film (2013) est l’occasion  de revenir sur ces terres de Samartie et de recueillir les témoignages de la nouvelle génération.

 

Dans Fleurs de Sureau c’est à travers les yeux des enfants que nous découvrons ce village, à demi éteint, où la nature semble avoir repris ses droits. Les propos des enfants nous apparaissent terribles, ils dénoncent tous l’attitude des adultes et notamment leur consommation d’alcool  mais face à cette misère sociale, ces «enfants inventent ensemble, dans les lieux désertés par leur parents, un univers de jeux et une société utopique à la limite du fantastique. Chacun dévoile ses rêves, telle la jeune fille sourde dont les aquarelles enchantent ses camarades. Tous viennent y puiser l’énergie et la vitalité qui manquent tant dans le monde adulte ». (Yann Lardeau, in catalogue Cinéma du réel, 2008)

Version Originale vous invite donc, samedi 1er avril, à découvrir une œuvre singulière, dense et émouvante. Le cinéma de Volker Koepp est aussi  un cinéma qui propose une expérience sensorielle à travers la beauté des paysages et la force des témoins , ici les enfants, «qui accèdent presque au statut des génies des lieux » (Charlotte Garson, in Catalogue Cinéma du réel, 2014).

Martine Jehanno • VO

 


Frozen River

Courtney Hunt, Etats-Unis, 2009, 1h37

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une petite ville américaine à la frontière du Canada.
Ray peut enfin offrir à sa famille la maison de ses rêves et bientôt quitter leur préfabriqué. Mais quand son mari, joueur invétéré, disparaît avec leurs économies, elle se retrouve seule avec ses deux fils, sans plus aucune ressource.
Alors qu'elle essaie de retrouver la trace de son mari, elle rencontre Lila, jeune mère célibataire d'origine Mohawk, qui lui propose un moyen de gagner rapidement de l'argent : faire passer illégalement aux Etats-Unis des immigrés clandestins, à travers la rivière gelée de Saint Lawrence, située dans la Réserve indienne.
Ayant cruellement besoin d'argent à la veille des fêtes de Noël, Ray accepte de faire équipe avec Lila.
Pourtant, les risques sont élevés, car la police surveille les allers et venues, et la glace peut céder à tout instant...