I

I don't want to sleep alone

Tsai Ming-Liang • Taiwan • 2007• 1h58

 

 

Kuala Lumpur. Un sans-abri, Hsiao Kang, est attaqué un soir dans la rue. Des travailleurs bangladeshi le trouvent et le transportent chez eux, dans le bâtiment désaffecté où ils habitent. Il va être pris en charge par l'un d'eux, Rawang. Chyi, une serveuse de bar, va elle aussi tomber sous le charme de Hsiao Kang. Cet homme qui n'était plus rien, devient l'objet de toutes les convoitises...



A travers l’histoire de personnages en marge, des immigrés aux vies minuscules (pour reprendre l’expression de Pierre Michon), Tsaï nous raconte comment l’humanité parvient à se faufiler à travers les mailles d’une société qui déshumanise et réduit l’humain à sa plus simple expression, à l’instinct de survie, à ses fonctions animales.

 

Les familiers des films de Tsaï ne seront pas dépaysés : on y retrouve en effet ce qui a fait la force et la marque de ce réalisateur iconoclaste (l’omniprésence de l’eau, des plans séquences dépouillés, des personnages mutiques, l’importance du corps, la maladie...).
Membre de ce que l’on a appelé la “nouvelle vague taiwanaise” au même titre qu’Edward Yang (décédé en juin, auteur de “Yiyi”) et Hou Hsia-Hsien (dont VO a montré “Three times”), Tsaï Ming- Liang pratique un cinéma exigeant, parfois déroutant et inconfortable, mais dont la poésie subjugue. Ce film, sans doute son film le plus abouti (et aussi le plus optimiste), évolue aux frontières du rêve et de la réalité, du politique et du poétique, construit de plans séquences envoûtants qui disent l’épaisseur du temps et laissent les personnages exister, évoluer.

 

La séquence finale, magnifique, qui traduit la sublimation du désir sexuel, n’a d’équivalent (et leur cinéma a bien des points de convergences) que dans celle éblouissante et inoubliable scène d’ Au travers des oliviers d’Abbas Kiarostami.
La bande-son du film (signée Tu Duu Chih, qui travaille aussi avec ou Hsio-Hsien), impressionnante de justesse, ajoute à la densité du film.

 

On ne saurait trop vous encourager donc à venir voir ce grand film (un chef d’œuvre pour certains), un film en quelque sorte de résistance aux images formatées qui déferlent sur nous de toutes parts, qui incontestablement requiert de la part du spectateur attention et disponibilité et rappelle au passage qu’un film se vit avant de se consommer.

Jean-Pierre Suaudeau • VO

 

Depuis Les rebelles du dieu néon (1992), le cinéma de Tsai Ming-liang n’a de cesse de poser la même question : Que voulons-nous désespérément retenir sans nous empêcher de le rejeter ? Pourquoi tout ce dont nous nous remplissons, que ce soit de l’eau, de l’alcool, du jus de pastèque, est-il condamné à se dévider ? Pourquoi ces fuites ? Pourquoi la masturbation ? La sudation ? Les plaies ? Les Larmes ? les paroles inutiles ? Pourquoi ce que nous voulons donner à l’autre, ce que nous aimerions si avidement qu’il avale ( de la nourriture, un fortune cake, du sperme) est-il toujours méprisé, évacué, recraché ?

 

Question à la fois tragique et comique puisque, dans les films de Tsai-Ming-liang, la seule manière de montrer à un être qu’on l’aime est de lui donner à manger, de le « remplir ». Comment, en effet, combler l’écart entre deux êtres ? Comment investir un corps ? Comment s’installer en lui ? Peut-on toucher l’autre ? Quels éléments hétérogènes la touche met-elle en présence ?

Jean-Christophe Ferrari

Jean-Christophe Ferrari qui animera la soirée enseigne l'esthétique du cinéma à L'ESEC à Paris. Il est critique de cinéma à Positif et membre du comité de rédaction depuis 2003.

Il a publié trois livres consacrés à l'étude d'un film : Remorques, Les Amants crucifiés, et In the Mood for Love, tous les trois publiés aux éditions de la Transparence. Il travaille régulièrement pour des catalogues de festivals (La Rochelle, Beaubourg) et travaille actuellement à un ouvrage collectif : un dictionnaire du cinéma asiatique (pour lequel il a, entre autres, rédigé les différentes entrées Naruse).