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Loulou

Maurice Pialat, France, 1980, 1h50

 

 

Nelly a épousé André, un publicitaire auprès de qui elle mène une vie aisée mais sans aucun relief. A l'occasion d'un bal populaire, elle rencontre Loulou, un grand gaillard désinvolte et aux cheveux longs. Fascinée par cet inconnu qui paraît libre, elle décide de devenir sa maîtresse. Fou de rage, André l'expulse sans ménagement du domicile conjugal. Mais Nelly s'en moque : elle est prête à vivre avec Loulou, à partager sa vie, et même ses petites combines. Enceinte de son amant, elle hésite toutefois à garder l'enfant...

Maurice Pialat, le cinéma nu


Il y a urgence à voir ou à revoir les films de Maurice Pialat (1925-2003), remueur de couteaux dans les plaies mais aussi splendide metteur en scène et acteur surprenant. Urgence, parce que le faux naturel, le biopic et le sociologisme n'ont jamais autant pesé sur le cinéma français, au point de mettre en péril sa liberté créatrice. Voir un film de Pialat, c'est se reconnecter avec « la vérité du moment où on tourne » (sa définition du cinéma), aller à l'os de l'intime et de la dramaturgie créée par les situations. D'où l'incroyable résilience qui émerge de son premier long métrage, L'Enfance nue, tourné « tard » (à 45 ans), soutenu par François Truffaut et lauréat du prix Jean-Vigo. On est en 1969, et la même année, Pialat joue le commissaire dans Que la bête meure de Claude Chabrol. Nous ne vieillirons pas ensemble, La Gueule ouverte et Loulou révèlent à vif les arêtes de la vie de couple – son intimité parfois comique à force de saloperie ordinaire, de jalousie explosive, d'arrangements tordus.

 

Mais l'âpreté n'est jamais synonyme de morosité ou de grisaille dans son cinéma ; on oublie  et il faut réparer cet oubli exclusivement sur grand écran – combien celui qui a d'abord été peintre accordait d'importance au cadre, à la couleur, à la photogénie de la jeunesse – les lycéens du Nord de Passe ton bac d'abord, où brille Sabine Haudepin, Sandrine Bonnaire, révélation fracassante d'A nos amours, la Marguerite Gachet des derniers jours de Van Gogh... : se dessine, dans le portrait de la jeune fille, moins un regard d'homme s'appropriant une image que celui d'un artiste se projetant dans l'imprévisibilité capricieuse de l'adolescente, sa façon de se soustraire à tous.

Loulou a été programmé dans le cadre d'un week-end consacré au cinéma de Maurice Pialat avec deux autres films :  A nos amours et Van Gogh. Tous trois présentés par Charlotte Garson

Loulou

 

La rencontre de Maurice Pialat et Gérard Depardieu fait des étincelles. Plus tard il lui confiera en quelque sorte son propre rôle dans son dernier film, autobiographique (Le Garçu, sur sa paternité tardive). Pour l'heure, le jeune Depardieu est Louis alias Loulou, loubard irrésistible pour la petite-bourgeoise Nelly. Dans ce film, la situation la plus banale tourne à l'inattendu (le mari trompé prend une bière avec l'amant et la femme), le rire surgit dans le drame et inversement. Pialat expérimente ici, à bien des égards, le chef-opérateur change, Depardieu se laisse pousser dans ses derniers retranchements, Isabelle Huppert aussi... Le résultat est étonnant, vibrant de vie.

Charlotte Garson


Love Streams

John Cassavetes, États-Unis, 1985, 2h20

Ours d'or au festival de Berlin en 1984

Sarah est passionnée, jalouse et possessive. Se sentant trahie par son mari et sa fille, elle débarque chez Robert, riche écrivain accro à la débauche, alors que le fils de ce dernier vient de lui être confié. Dès qu’il la reconnaît, il se jette dans ses bras. Leur amour mutuel réussira-t-il à les apaiser ?

 

Love Streams n'est pas le dernier film du génie électrique John Cassavetes puisqu'il tournera encore Big Trouble en 1986*. C’est pourtant le dernier film qu'il écrit, dirige et joue avec la lumineuse Gena Rowlands son épouse et actrice majeure se son œuvre. On y retrouve le ton de son premier long métrage, Shadows- 1959, ainsi que l'esthétique radicale et innovante de Faces- 1968.

 

 

Lorsqu’il tourne Love Streams, John Cassavetes est atteint d’une cirrhose et déjà gravement malade. Le regard qu’il déploie dans ce film sur son mode de vie, baigné d’omniprésentes vapeurs d’alcool, révèle aussi un adieu conscient à la vie.

 

Dès ses premiers films dans les années 1960 Cassavetes se trouve rapidement en butte aux exigences des producteurs et finit par claquer la porte des studios. Il se sent profondément trahi et reprend sa liberté avec la réalisation de Faces pour lequel Gena Rowland et lui hypothèquent leur maison.

 

Le style Cassavetes est né, une caméra toujours en mouvement, s'accrochant aux gestes des acteurs et qui « semble constamment tâtonner, chercher fébrilement, les visages, les corps* » dans de longs plans séquences, caméra à l'épaule. Elle n'est pas extérieure mais comprise dans l'action. Le montage incarne une autre forme de mouvement, plus libre, privilégiant le télescopage : le raccord part d’un mouvement esquissé de l'acteur, mais poursuit avec des « changements d'axes brusques, panoramiques ultra rapides, séries spasmodiques de gros plans non raccordés entre eux, inserts catapultés ou mouvements de corps imprévisibles**. »

 

Presque tous les films de Cassavetes sont considérés comme de grandes œuvres et peu de réalisateurs ont approché son ton cinglant et consciencieux. Love Streams est un film puissant et intime qui propose un kaléidoscope subjectif d’une époque, une carrière, une vie et Gena Rowlands y donne une performance lumineuse et fragile.

Trésor caché pendant des années, il était presque impossible de voir Love Streams, et nous sommes ravis de vous le présenter en avant-première (le film ne sortira que le 1er février 2017) sur grand écran et en version restaurée par Splendor Films.

 

Céline Soulodre • VO

 

* Le film devait initialement être réalisé par son scénariste Andrew Bergman qui renonça au début du tournage. C'est ainsi que Peter Falk, un des interprètes du film, demanda à son vieux complice Cassavetes de reprendre le projet, ce qu'il accepta sans grand enthousiasme.

 

** Jousse Thierry, John Cassavetes, Paris, 1989, Cahiers du Cinéma, collection Auteurs, 160 p.