Ernst Lubitsch ☉ Berlin 1892- Los Angeles 1947

Ernst Lubitsch est surtout connu pour ses comédies américaines des années 30 comme To be or not to be (Jeux dangereux, 1942), Merry widow (La Veuve joyeuse, 1934), Heaven can wait (Le ciel peut attendre, 1943). Ces films sont des chefs d’œuvre et illustrent ce que l’on appelle aujourd’hui la « Lubitsch touch », mélangeant les genres au sein d’un même film passant avec aisance du grand spectacle à l’intimisme, de la tragédie à la satire.

 

La carrière de Lubitsch ne se réduit cependant pas à ces films hollywoodiens des années 1930. Elle commence en Allemagne en tant qu’acteur : son physique le dispose à jouer les fantaisistes plutôt que les séducteurs. En 1915, il devient le propre acteur de ses films et le premier genre lubitschien est la farce burlesque. Ces premiers courts métrages montrent un Lubitsch disgracieux mais débrouillard, ce qui lui assure succès amoureux et ascension sociale.

 

A partir de 1918, il cesse d’être acteur, de faire le pitre devant la caméra et fait jouer la farce à une femme, Ossi Oswalda, qui incarne avec brio La Princesse aux huîtres ou Je ne voudrais pas être un homme (Ich mochte kein Mann sein), annonçant le Victor, Victoria de Blake Edwards. La filière burlesque de Lubitsch cherche à bousculer la bienséance, à mettre en scène « le mauvais goût ».

 

Il introduit peu à peu dans ses films une autre dimension, celle du décor comme désir. Le décor devient acteur, il est un élément de la dramaturgie : par exemple dans l’Eventail, des portes trop hautes «emprisonnent» les personnages. A cette filière que certains historiens du cinéma appellent « exotique » s’ajoutent la filière musicale. La place que Lubitsch accorde à la musique à partir de Sumurun (1920), une histoire inspirée des Mille et une nuits, le conduit à imaginer des partitions originales. La musique définit le rythme des films de Lubitsch. A l’arrivée du parlant, il est naturel qu’il choisisse le genre musical, la comédie musicale. Même dans les films parlants, on sent l’influence musicale dans la manière de scander la réplique, de découper la séquence.

 

La thématique cinématographique de Lubitsch relève aussi bien de récits historiques que de récits intimistes ; il puise ses sujets dans l’histoire anglaise Anne Boleyn, Roméo et Juliette, dans l’antiquité La Fille du pharaon. Dans la filière historique les personnages ne sont plus libres de leur choix, ce sont des tragédies. Dans la filière intimiste, Lubitsch propose des drames simples de la société, une étude réaliste des caractères.

 

Tout l’univers lubitschien est en place quand il quitte son pays en 1923 à 33 ans. Il émigre aux Etats-Unis attiré par les studios d’Hollywood. Il est embauché par la plus petite des Majors Companies, la Warner Brothers. La série Warner comprend six comédies (dont L’Eventail de Lady Windermere) dans lesquelles drames et satires sont étroitement mêlés. Les comédies berlinoises de Lubitsch deviennent des comédies sophistiquées.

 

Le cinéma de cette moitié des années 20 connaît un âge d’or, en Europe et aux Etats-Unis : Chaplin tourne La Ruée vers l’or, Walsh Le Voleur de Bagdad, Stroheim Les Rapaces, Lang Metropolis, Eisentsein Le Cuirassé Potemkine.
Le film L’Eventail de Lady Windermere s’inscrit dans cette période, en 1925, et apparaît comme un véritable « bijou »

 

Dans les années 30, son art cinématographique s’impose : c’est la « touch » ou comment suggérer le plus tout en en montrant le moins, c’est aussi comment faire d’une contrainte budgétaire une arme contre la censure !
Les succès au box office lui valent la reconnaissance de la profession qui le nomme producteur exécutif, poste qu'il occupera aussi bien sur ses films que sur ceux d'autres auteurs, puis producteur réalisateur avec la 20th Century Fox.

 

En 1947, l'Académie des Oscars lui décerne une statuette pour ses 25 ans de contribution au cinéma. Il meurt un an plus tard d'une crise cardiaque, au début du tournage de La Dame au manteau d'hermine. Otto Preminger sera chargé de terminer le film.
Pour Truffaut « il n’y a jamais un plan de trop», pour Billy Wilder «Lubitsch est mort, mais surtout il ne fera plus de films ». Toute la presse française a salué la sortie du film L’Eventail de lady Windermere au printemps dernier. Le Monde titrait « 42 ans après sa sortie américaine, ce chef d’œuvre est visible en France », les Inrockuptibles «bref, c’est génial, courez vite, non voir mais regarder, non ! plutôt déguster l’Eventail de lady Windermere ».

 

Martine Jéhanno • VO